L’improvisation au piano comme mode d’accompagnement des films muets

      par Alain BAENTS (Liège, mars 2002)


Alain BAENTS au piano
     I PRESENTATION

     - Pianiste et organiste accompagnateur de films muets au Musée du cinéma de Bruxelles (Cinémathèque Royale de Belgique) depuis juin 1983.
     - Mode d’accompagnement: l’improvisation ou la semi-improvisation selon que le film a déjà été accompagné ou non, que l’accompagnement est préparé ou non.
     "Au départ ce mode d'accompagnement me fut imposé pour des raisons pratiques (pas de possibilité de visionner les films préalablement). Au fil des ans, c'est devenu un choix personnel. Je suis séduit par la magie de l'instantané et de l'éphémère et par la possibilité de pouvoir renouveler l'expérience.
     Je ne suis ni spécialiste du cinéma muet, ni musicologue. Ma connaissance des films muets consiste en une approche essentiellement intuitive, même si durant toutes ses années, je me suis documenté sur les films et la musique de films. Ma pratique de pianiste accompagnateur est en grande partie fondée sur l'expérience accumulée durant toutes ces années et les nombreuses rencontres que j'ai faites dans ce cadre."


     II L'IMPROVISATION, UN MODE D'ACCOMPAGNEMENT PARMI D'AUTRES

     De nos jours, ce mode d'accompagnement prend place à côté de la composition d'une musique originale ou de l'interprétation d'oeuvres existantes composées ou non pour le film. A l'époque du muet, les improvisations d'un pianiste étaient surtout destinées à l'accompagnement des actualités ou des documentaires ou servaient de transitions entre l'interprétation de partitions.

     III LES DIFFERENTES OPTIONS EXISTANTES AUJOURD'HUI

     - Le Le silence absolu. Cette option est en général défendue par un public de cinéphiles puristes. Il est vrai que certains films peuvent se passer de musique, mais ils sont rares. A l'époque du muet, ce choix avait déjà ses partisans. D'un point de vue historique, cette option ne correspond pas à ce qui se pratiquait généralement dans les salles. La musique avait une raison d'être fonctionnelle : couvrir les bruits parasites de la projection et de la salle et participer au spectacle (ouverture, intermèdes, accompagnement du film).

     - L’interprétation de la partition écrite à l’époque pour le film. C'est l'option promue par certains historiens du cinéma et certains musicologues. Dans le cadre de la restauration d'un film, on en profite pour retrouver et recréer la partition originale. Ce mode d'accompagnement est intéressant pour se faire une idée de ce qui se composait à l'époque. Ces défenseurs ont cependant parfois tendance à se croire les seuls dépositaires de la tradition et à rejeter toutes les autres formes d'accompagnement sous prétexte qu'elles ne correspondent pas à la "vérité historique". Il est vrai que certains réalisateurs ont fourni parfois des indications très précises sur la musique qu'ils souhaitaient pour leurs films.

     - La création contemporaine d’une musique originale pour le film. A l'occasion d'un festival, d'une rétrospective, d'un anniversaire ou d'une restauration, il est fait appel au talent d'un compositeur pour écrire une partition originale. Ces dernières années ce phénomène a pris une certaine extension. Les opinions à ce sujet sont très partagées. D'un côté, rejetée par les cinéphiles puristes et par les défenseurs de l'approche "historiciste" sous prétexte d'anachronisme et par certains mélomanes ou musicologues qui critiquent son caractère parfois facile et stéréotypé. De l'autre côté, cette musique est perçue comme une chance de faire revivre le film ou de le "découvrir" différemment, peut-être aussi d'en souligner le caractère intemporel.

     - La sélection de musiques appartenant au répertoire classique ou d’époque. Cette option se rapproche de la reconstitution historique. On sélectionne des oeuvres musicales que l'on juge adéquates pour certaines séquences du film. A l'époque du muet ce procédé était courant dans les salles de cinéma, lorsqu'il n'existait pas de partition écrite pour le film. Le risque est celui de la redondance ou du " plaquage " artificiel ou inadéquat d'une musique sur l'image. Il y a aussi le fait que ces musiques ont leurs qualités ou justifications en dehors de l'image, ce qui n'est pas toujours le cas de la musique de film. Par ailleurs, certains réalisateurs de l'époque ont parfois eux-mêmes indiqué quelles œuvres du répertoire ils souhaitaient pour leur film.

     - L’improvisation ou la semi-improvisation. On parle d'improvisation totale lorsqu'on accompagne un film pour la première fois et qu'on n'a pas eu l'occasion de le visionner. C'est l'expérience la plus exaltante et la plus risquée pour un improvisateur. Dans la pratique, c'est souvent de la semi-improvisation, car avec le temps, on connaît les films ou on prépare l'accompagnement (utilisation de leitmotivs ou thèmes qui seront exploités tout au long du film). Ce mode d'accompagnement est courant, notamment pour des raisons financières; c'est le moins onéreux.

     IV L'IMPROVISATION, UN GENRE A PART ENTIERE

     L'improvisation en tant qu'accompagnement pour films muets n'est pas de même nature que l'improvisation musicale traditionnelle, laquelle a ses propres règles et fondements (thèmes et variations). Il s'agit plutôt d'une musique "dictée" par les images du film. Mais l'improvisation, à l'instar de toute bonne musique de film, doit idéalement allier la discrétion et l'efficacité. La discrétion résumée par cette expression: "s'entendre mais ne pas s'écouter". L'efficacité : être en phase avec le rythme et le propos du film. C'est aussi servir de pont entre le film et les spectateurs. Le pianiste n'est d'ailleurs pas insensible à la manière dont le film est ressenti par la salle que ce soit par les bruits parasites ou par la qualité du silence.

     V LES QUALITES D'UNE BONNE IMPROVISATION

     - L’adéquation avec le rythme et l’esprit du film.
     - L’imagination musicale. Le pianiste sollicite en permanence sa mémoire musicale.
     - Le respect de la ponctuation. C'est à dire utiliser à bon escient les silences durant l’accompagnement.
     - La « politesse » du pianiste à l’égard du film résumée par ces mots: "discrétion", "tact" et "souplesse".
     - Connaître son public. On ne joue pas de la même manière devant un public de cinéphiles, de musiciens ou de mélomanes avertis et le grand public.
     - L’endurance. Certains films ont un rythme très soutenu ou un montage très complexe ou encore une durée hors norme.

     VI LES PARAMETRES DE L'IMPROVISATION

     - Période de réalisation du film: avant ou après guerre;
     - Genre : mélodrame, comédie, avant-garde;
     - Personnalité et projet du réalisateur;
     - Présence éventuelle de citations musicales explicitement demandées par le film;
     - Rythme et esprit du film;
     - Appréciation subjective du film et état d'esprit du pianiste au moment de l'accompagnement;
     - Conditions de projection et d’accompagnement (qualité acoustique du lieu de projection, état de l’instrument, type de public, vitesse de projection, qualité de la copie et sa durée).

     VII CONCLUSION

L'improvisation est une tentative, toujours une approximation. C'est aussi la magie de l'imagination traduite dans l'instant. C'est souvent un risque, celui de se tromper, de n'avoir pas compris, d'être trop ou trop peu présent. L'improvisation aussi géniale soit elle ne sauve pas un navet, mais elle n'apporte rien aux films qui peuvent se passer de musique. Idéalement elle doit se fondre dans le film jusqu'à se faire oublier.

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Dernière mise à jour le 08/10/06
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