PARIS: Louxor-Palais du Cinéma, 1922      Le cinématographe fut inventé, presque simultanément, des deux côtés de l'Atlantique, par les français Louis et Auguste LUMIERE en 1895 et par l'américain Thomas Alva EDISON en 1896.
Les premières projections publiques eurent lieu principalement dans des arrière-salles de bars mais bientôt dans des salles spécifiquement dédiées au cinéma, comme les movie theaters.

     Dès les toutes premières projections publiques est apparu le besoin de couvrir le vacarme que faisaient les projecteurs. On fit donc appel à des pianistes locaux, qui illustraient les courts métrages en jouant des chansons sentimentales à la mode héritées de la Minstresly, mais aussi des morceaux issus des danses et chants de la plantation qu'on allait appeler par la suite les "rags". Les deux genres étaient distinctement pratiqués par les Blancs (ceux là même qui créèrent l'Art des Minstrels) et les Noirs, qui utilisaient leur héritage afro américain sous la forme de « pots pourris » décousus (ragged). De par la variété des scènes projetées, les pianistes devaient faire un grand usage de l'improvisation, soit pour relier des morceaux de pianos prééxistants soit en improvisant purement et simplement toutes les scènes en ayant les yeux rivés sur l'écran. Notons aussi au passage qu'à certaines occasions, les pianos mécaniques étaient utilisés avec des rolls contenant des Medleys de chansons ou de pièces de caractère, principalement dans les établissements n'ayant pas les moyens d'employer un musicien.

     A partir des années 1900, l'industrie cinématographique développa les salles construites pour la projection de films, et y adjoignit parfois un plus gros instrument doté de nombreuses combinaisons permettant certains bruitages et effets : un type d'orgue à tuyaux dit « de cinéma ».
Néanmoins, le piano régnait toujours en maître (seul ou en accompagnateur de petites formations orchestrales), et le style de Ragtime se métamorphosa, selon les régions en différents styles locaux spécifiques.
De nombreux rags témoignent, soit par le titre soit par les procédés musicaux employés au sein des pièces, du lien entre la musique de Ragtime et la « musique de film » (qui se généralisera en réalité avec le premier film parlant). Le plus célèbre est certainement "MOVIE RAG" de John Stepan ZAMECNIK (1913) dont il existe un rouleau 88 notes standard. Ce compositeur écrira pour le cinéma, par le biais des éditeurs de musique de Tin Pan Alley à New York. L'exemple le plus célèbre de la mutation du Ragtime selon les régions est, bien évidemment, Harlem de New York. La grosse Pomme était depuis les années 1890 le foyer du style Ragtime appelé "East style". Il était représenté principalement par de nombreux pianistes très talentueux : Lucky L ROBERTS, Hubert "Eubie" BLAKE, le prodigieux James P JOHNSON, Thomas "Fats" WALLER.
Si ROBERTS et BLAKE étaient plutôt des pianistes accompagnant les comédies musicales de Broadway, en revanche JOHNSON et WALLER eurent l'occasion d' exercer leurs talents au cinéma.

James Price Johnson      Dès 1912, on pouvait voir James Price JOHNSON dans les fosses d'orchestre accompagnant les films lors de séances uniquement réservées aux Noirs (généralement en fin de soirée et la nuit). Accompagné quelques fois de quelques amis pianistes de son quartier, il jouait, tout en illustrant le film, des pièces difficiles, dans l'esprit des cuttings contest. Dès 1912 apparurent des pièces (appelées encore Rags) qu'il composa sous une forme définitive quelques années plus tard, telles "CAPRICE RAG", composé en 1914, "TWILIGHT RAG" enregistré sur rouleau en 1917 mais d'une date antérieure, "DAINTINESS RAG", composé dans les années autour de 1916, remanié en 1963 mais aussi le très célèbre "CAROLINA SHOUT", de 1916 mais publié en réalité en 1921.
Quant à "Fats" WALLER, il préféra la voie plus originale de l'orgue à tuyaux, instrument qu'il affectionnait tout particulièrement au point de rêver de s'asseoir sur le banc des mythiques Grandes Orgues de la Cathédrale Notre Dame de Paris.
Cependant rapidement, il préféra privilégier un autre type d'activités, à savoir les tournées de concert et les séances d'enregistrement.

     Néanmoins, et il ne faut pas l'oublier, certains classic ragtimers, attachés à leur style "Sédalien" ou de l'Ecole du Missouri continuèrent à pratiquer le genre tout en accompagnant les films, et c'est tout naturellement que nous retrouverons dans les villes de cette région des Etats Unis certains pianistes renommés de la Haute Epoque (Golden Era) qui refusèrent obstinément de se mettre au goût du jour et de "jazzer". En effet, il ne faut pas négliger que le Ragtime, outre le fait que pendant une période il était une source appréciable de revenus, était tenu en haute estime par certains musiciens, dont le premier est certainement le Roi du Ragtime, Scott JOPLIN. Certes ce dernier avait eu beaucoup de (brillants) élèves ou collaborateurs, il y avait parallèlement un grand nombre de compositeurs influents tels Tom TURPIN dans la région de Saint Louis, Charles JOHNSON à Kansas City, Artie MATTHEWS, Percy WENRICH, etc...
La mode du Classic Ragtime passée, on pouvait encore voir quelques « survivants » employant leurs talents soit en qualité de pianiste de théâtre, de cinéma ou encore professeur de piano etc...

     L'un des plus grand pianistes et compositeurs de Ragtime classique, James S. SCOTT, était de ceux là. Il accompagnait les silent movies dans différents cinémas de Kansas City, et quelques artistes de passage au théâtre de la ville. Est ce que beaucoup de gens savent qu'il a accompagné dans l'ombre des fosses de grandes chanteuses de blues comme Bessie SMITH et Gertrude "Ma" RAINEY ?
Il continua de travailler dans les cinémas jusqu'en 1927, date où William "Count" BASIE qu'il a très certainement eu l'occasion de rencontrer dans les couloirs des cinémas, le remplaca.

     Si le classic Ragtime est indissociable des débuts de l'histoire de la cinématographie, il est surprenant de constater que cette forme particulière de musique a su résister aux "tendances de la mode" plus longtemps qu'à l'extérieur des "salles obscures". Le Rag était en fait attaqué dès les années 1910 par des dérivés ou des imitations, dont les chansons populaires appelées alors ragtime-songs, produites par les éditeurs de musique installés à Tin-Pan-Alley, mais aussi par le Novelty Ragtime et le Stride. A partir de 1920, l'illustration sonore des films se développe et les compositeurs emploient de moins en moins les syncopations du Ragtime et privilégient un style particulier issu de la musique classique européenne pour mieux "accompagner" musicalement les scènes qui sera lui-même rapidement supplanté par l'essor du jazz et surtout de celui de l'orgue de théâtre (theatre organ).

     D'un point de vue strictement musical, la musique Ragtime possédait de nombreux éléments - que l'on pourrait appeler " figuralistes " - qui permettait à l'auditeur de faire un rapprochement facile entre une phrase musicale et une action à l'écran. Les éditeurs de musique l'on rapidement compris et indiquaient souvent dans les publicités pour leurs nouvelles publications l'usage "cinématographique" que l'on pouvait en tirer. Pour ne citer qu'un seul exemple, prenons BILLIKIN [BILLIKEN] RAG composé en 1913 par Eltimon J STARK, publié par son père John STARK et désigné sous cette publicité : "picture show, first scene". S'il nous est impossible de prétendre que cette pièce fut spécialement écrite pour le cinéma, elle comporte néanmoins plusieurs éléments qui correspondent parfaitement avec l'annonce publicitaire qui la destine à l'accompagnement des silent movies. Par sa longueur, qui correspond à celui des films de l'époque, mais aussi par la succession "d'épisodes" musicaux contrastés qui renvoient à différentes scènes.

     De nos jours, la musique de Ragtime est employée comme fond sonore ou pour souligner le rythme des scènes, dans les rediffusions télévisées des grands films classiques du cinéma muets dont les inévitables Charlie CHAPLIN et Buster KEATON. De même, et d’une manière plus «pastichée », dans les cartoons créés par WARNER ou DISNEY.

     Il est impossible de ne pas évoquer ici le film de Milos FORMAN, « RAGTIME », adapté du roman éponyme, dont la musique, qui n’est pas exclusivement en Ragtime, a été composée par Randy NEWMAN.

     En ce qui concerne à présent le cinéma français contemporain, l'un des plus célèbres pianistes et compositeurs français de jazz, Claude BOLLING a apporté sa contribution au 7ème art en composant la bande son des films d'animation "LUCKY LUKE" produits par GAUMONT. L'utilisation de style de musiques américaines typiques, dont le Ragtime, bien sûr, qui contribuent à recréer un climat dans lequel évoluent les différents personnages adaptés de la célèbre BD de MORRIS et GOSCINNY.
     Dans un registre similaire, les musiques des films "La Gloire de mon père / Le château de ma mère", inspirés de l'oeuvre de Marcel PAGNOL comportent des variations librement inspirées du Ragtime, intitulées "Massalia Rag" et "Le temps des vacances", composées par Vladimir COSMA
     Pour clore ce sujet, signalons enfin que dans les années 70, François de ROUBAIX illustrait le film de Robert ENRICO "Boulevard du rhum" (1971) par ses compositions "Prohibition Rag" et "Ragtime du ver solitaire".





     Le pianiste de cinéma belge Alain BAENTS a décrit les procédés d'accompagnement utilisés au piano pour accompagner les silent movies dans son article: L'improvisation au piano comme mode d'accompagnement des films muets.

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Dernière mise à jour le 14/10/06
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