L'histoire du Ragtime en France débute avec l'arrivée de l'orchestre militaire de John Philip SOUSA (1854 - 1932) à Paris, lors de l'Exposition Universelle de 1900, une des étapes européennes qui allaient conduire cet ensemble de l'Angleterre jusqu'à la Russie. Au répertoire de cet orchestre figuraient, en plus des marches, de nombreux Cake-walks [MP3], une danse africaine-américaine typée à deux temps et qui, par sa structure et ses rythmes de base est la forme prototype du Ragtime.


     Tandis qu'aux Etats-Unis, entre 1900 et 1914 le Ragtime se développait, les Français se passionnèrent pour cette danse qui, par ses mouvements très caractéristiques, leur semblait très "exotique". Rapidement le Cake-Walk fut à la mode aussi bien dans les salons de la haute société où l'on dansait et écoutait de la musique, que dans les théâtres et cabarets populaires, comme le montre des articles des quotidiens Le Figaro, l'Illustration et l'hebdomadaire illustré Paris Qui Chante de cette période. Des compositeurs, issus du monde classique ou bien d'autres horizons, furent immédiatement frappés et séduits par cette forme musicale si originale qu'ils écrivirent des pièces librement inspirées de ce qu'ils avaient entendu, soit dans les salons, soit à l'Exposition Universelle.


     Rodolphe BERGER, qui était alors un compositeur célèbre et surnommé "le Roi de la Valse" en raison de ses nombreuses productions de musique de salon (dont "Amoureuse"), fut l'un des premiers Français à composer un Cake-Walk, publié en 1903 par la maison d'édition ENOCH & Cie sous le titre: "Joyeux Nègres". L'expérience de ce musicien habitué à composer de la musique de danse lui a permis de bien discerner les caractéristiques et le style du Cake-Walk afro-américain tel que le jouait l'orchestre de SOUSA et par conséquent de composer une belle pièce originale respectant le style et la forme de ce genre musical. D'autres compositeurs, aujourd'hui complètement oubliés et dont il est impossible de retrouver des éléments biographiques, étaient eux aussi actifs dans le domaine de la musique populaire entre 1890 et 1910: Léon DEQUIN, Emile MARTRON et Henri HERPIN.


     Durant la période 1910-1920, apparaît une figure majeure du Ragtime Français en la personne du cornettiste et compositeur professionnel Julien PORRET (1896 - 1979), qui se passionne dès 1910 pour les "rythmes nouveaux", et joue des cakewalks et des rags dans les kiosques et les parcs d'attraction parisiens comme le Luna Park. Engagé en janvier 1915 par Gabriel PARES dans le French Army Band pour servir de cornet solo, il part avec cet orchestre dans une tournée de trois mois aux Etats-Unis. Composé de trois étapes, l'orchestre jouera pour différentes manifestations musicales, à New York City, Chicago et San Francisco. PORRET passe tout son temps libre à écouter des orchestres Noirs et des pianistes de Ragtime dans les quartiers chauds. Alors qu'il se balade dans les rues de San Francisco, il a une idée musicale: il l'écrit sur papier en revenant à l'hôtel: ainsi est né en avril 1915 "Powell Street" le premier ragtime intrumental composé par un Français sur le sol américain!


     Claude DEBUSSY, pianiste et compositeur Classique était allé entendre les différents musiciens étrangers à l'Exposition Universelle de 1900 et avait été tout particulièrement intrigué par les rythmes et les musiques "nègres" et Asiatiques. Il fit un clin d'œil aux musiques noires américaines dans ses pièces pour piano, entre autres les célèbres "Le Petit Nègre", "General Lavine eccentric", dont les titres font référence aux spectacles de Minstrels qui intégrèrent les premiers des Cake-Walks dansés dans leurs spectacles vers 1870, en caricaturant la vie des esclaves Noirs dans les plantations du Sud des Etats-Unis. De même un autre compositeur aujourd'hui catalogué dans la musique classique, Erik SATIE, composa lui aussi des pièces pour piano librement inspirés de cette tradition musicale dont les trois plus connues sont : "Piccadilly Circus", "le Ragtime du Paquebot" ou encore "Ragtime Parade", et ce, malgré le mépris que le musiciens classiques avaient alors de toute forme d'expression musicale "populaire". Du côté des interprètes doit être mentionné l'exemple du célèbre pianiste français Yves NAT qui fut l'un des premiers pianistes français à incorporer des rags dans ses programmes de concert.


     La Grande Guerre faisait rage en Europe lorsque, le 6 avril 1917, les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l'Allemagne. Un corps expéditionnaire de 1,7 millions d'hommes, sous le commandement du général PERSHING arriva en Europe pour soutenir la France et le Royaume-Uni. La majorité des 370 000 Noirs de l'Armée américaine furent assignés à des unités de soutien pendant la guerre, bien que certains régiments participèrent activement aux combats. Comme le souligne Eileen SOUTHERN dans son ouvrage "Histoire de la Musique Américaine", nombreuses étaient les unités noires qui possédaient leur propres instrumentistes; parmi elles, une fanfare allait devenir célèbre, celle de James Reese EUROPE. Associé au 369e régiment d'infanterie, décoré par la suite de la Croix de Guerre par la France, cet orchestre surnommé les "Hellfighters", joua en France en 1918 et donna un concert exceptionnel au théâtre des Champs-Elysées à Paris, qui eût un grand retentissement. Le répertoire de cette fanfare n'était pas constitué exclusivement de rags instrumentaux. Il comportait aussi d'autres types de musique populaire de danse, dont certaines sont rattachées à la tradition du Ragtime, comme le Fox-Trot, le Two-Step et le One-Step.



     Le Ragtime remis pour la deuxième fois sur le devant de la scène, les compositeurs français intégrèrent et imitèrent ce qu'ils avaient entendu des morceaux interprétés par les fanfares Noires américaines pour écrire des pièces de piano solo ou des chansons de café-concert avec des rythmes syncopés. Mieux connu pour ces compositions d'opérettes ou de musiques de film ultérieurs, Raoul MORETTI fit un curieux alliage de sa sensibilité musicale avec le style du Ragtime en vogue. Les premières productions de MORETTI, qui possédait sa propre maison d'édition à Marseille, sont tombées dans l'oubli, et nous devons leur redécouverte à l'archiviste et spécialiste français du Ragtime Jean-Christophe AVERTY, qui a cherché les références SACEM de différents compositeurs français du début du XXème siècle.


     Avec la popularisation du Ragtime en France, deux phénomènes apparurent. Tout d'abord la diffusion de la musique de Ragtime à travers la commercialisation d'enregistrements de ragtimes instrumentaux ou chantés sur cylindres et sur disques ou de rouleaux pour piano mécanique, grâce à la firme française l'E.M.P. qui comptait dans son catalogue de nombreux fox-trots dansés ou chantés par Charles BOREL-CLERC, Maurice YVAIN et d'autres auteurs moins connus. Le deuxième phénomène témoignant de la mode du Ragtime dans les années 20 est lié aux éditeurs de partitions, et tout particulièrement aux éditeurs Francis DAY et Francis SALABERT. Cet dernier proposait à l'époque des publications de musiques populaires, dont du Ragtime américain très souvent republié sous un titre français ("Célèbre Pas de l'Ours" [MP3], "Le Jazz d'Alexandre") ou des créations originales de compositeurs français. De nouveau quelques musiciens s'intéressèrent à ces genres musicaux, afin de s'inspirer librement du Ragtime pour leurs œuvres personnelles : c'est le cas de Darius MILHAUD, membre du Groupe des Six, qui a su créer une synthèse originale avec de nombreux éléments, entre autres latino-américains ("le Boeuf sur le Toit", "3 Rag Caprices"), de Maurice RAVEL, mais aussi d'Igor STRAVINSKY qui résidait alors à Paris. ("Ragtime pour 11 instruments", "Piano Rag-Music", et le "Ragtime" (extrait de l'Histoire du soldat).


     Avec l'évolution aux Etats-Unis dans les années 20 du Ragtime en Ragtime Novelty, la filiation du Ragtime pratiquée par les Blancs, d'autres pianistes français (souvent de formation classique) apparurent à cette période pour enflammer de leur talent les salons littéraires parisiens animés par les Surréalistes : Jean PAQUE, Leslie HUTCHINSON, Jean WIENER et Clément DOUCET en jouant de la musique qu'ils présentèrent comme du Jazz, alors qu'ils ne jouaient en réalité que des pièces dans le style Novelty. Une méthode française de piano, "Le Pianiste de Jazz - préparation au jazz moderne", publiée chez SALABERT à Paris au début des années 30 est l'illustration parfaite d'exercices typiques du Novelty decrit comme étant du "Jazz". Entre 1920 et 1930, le Ragtime tomba progressivement dans l'oubli, remplacé par des évolutions du Jazz ou d'autres modes musicales, notamment les musiques et les danses latino-américaines. Des années 40 à nos jours, seul, à ma connaissance, le français Jean-Christophe AVERTY a consacré beaucoup d'énergie et de temps pour collecter des partitions, des documents et tenter de faire connaître la culture du Ragtime, d'abord par le biais de ses émissions télévisées (notamment en faisant venir d'Amérique le grand ragtimer Eubie BLAKE), ensuite en programmant du Ragtime dans son émission radiophonique "Les Cinglés du Music-Hall" sur Radio-France. C'est aussi lui qui a proposé et préfacé les disques de Claude BOLLING consacrés aux trois déclinaisons du Jazz Traditionnel: le Blues, le Ragtime et le Boogie-Woogie. Le travail d'AVERTY est d'autant plus remarquable que le Ragtime n'est revenu sous la lumière des projecteurs véritablement et durablement qu'à la suite du succès du film de George Roy HILL, The Sting [en français: l'Arnaque] (1974) qui a permis à une importante communauté de ragtimers américains de se constituer, de retrouver et éditer une grande quantité de documents et partitions originaux liés au Ragtime. On doit aussi à Jean-Christophe AVERTY la première diffusion radio française de l'intégrale des œuvres de Scott JOPLIN en 1997 lors du centenaire de la publication de MAPLE LEAF RAG.


     Plus récemment, la musique de Ragtime a été le sujet de quelques travaux universitaires intéressants, sérieux et très bien documentés, et qui tranchent avec les affirmations fausses et méprisantes de nombreux "spécialistes" et "historiens" de Jazz. Citons parmi ces excellents ouvrages musicologiques: "Le ragtime dans la société et la musique populaire américaine des origines aux années 1920" et "Les Rythmes du Ragtime: une analyse", de Philippe MICHEL, "Messianisme de Treemonisha" de François VEIT (1984) et le mémoire de maîtrise sur le Ragtime de Bernard TOUBIANA (1984). Etant une musique essentiellement pianistique, il serait injuste de ne pas rendre hommage au pianiste français qui dans la dernière moitié du 20ème siècle était dans notre pays le seul "Ragtime exponent", Yannick SINGERY qui a été surnommé le roi français du Ragtime. Son disque, sobrement intitulé RAGTIME, publié en 1975 et indisponible en CD, est un chef-d'œuvre d'équilibre entre le respect du style musical et sa sensibilité personnelle. Cependant le premier disque moderne de Ragtime en France revient cependant à Claude BOLLING, en 1966 (bien avant l'Arnaque, donc). Ce disque illustre bien comment les rags doivent faire l'objet d'une lecture personnelle, telle que tous les pianistes de rags du début du 20ème le faisaient, contrairement à l'idée fausse répandue que le Ragtime se joue strictement comme écrit sur les partitions et en bannissant l'improvisation. De nos jours, quelques pianistes ont a coeur de faire vivre cette culture musicale: citons parmi eux Fabrice EULRY, Emmanuel CARUANA, Benjamin INTARTAGLIA et William PIZON.


     Pour terminer cet historique, ajoutons en guise de clin d'œil que le seul tube de Ragtime que les français connaissent ("The Entertainer", de JOPLIN), ne vient pas seulement de l'Arnaque, mais aussi de sa diffusion fréquente dans les réclames télévisées dans une publicité pour aliment pour chats, ou, plus récemment, pour un téléphone mobile dernier cri !








     SCOTT JOPLIN, POETE DU RAGTIME, 1868-1917 de Mona REVERCHON, CNRS Editions, 2001.
Seul ouvrage en langue française consacrée à Scott JOPLIN, il dresse un portrait vivant et captivant du "King of Ragtime", basé sur la biographie écrite par Edward A. BERLIN, ainsi qu’un exposé clair du phénomène Ragtime, replacé dans son contexte historique.



     LE RAGTIME, de Jacques B. HESS, "Que sais-je" ? Presses Universitaires de France, 1992.
Ce livre n’a malheureusement pas été réédité. Pourtant il est de loin l'exposé le plus complet en langue française sur le sujet, d’autant plus intéressant que l’auteur y exprime un point de vue, en fin d’ouvrage, tirant les conclusions de ses recherches, à l’inverse d’autres auteurs, spécialisés dans la presse "Jazz" notamment, qui n’élaborent de « théories historiques» que pour accréditer leurs préjugés erronés sur le Ragtime.






Si vous n'êtes pas arrivés par la page index et que vous n'avez pas le menu, cliquez ici
If you're not arrived throught the index page and haven't the main menu, click here



Site créé le 26/08/2000
Dernière mise à jour le 11/03/2014
Créateur du site: